Les Maîtres d'armes

Les maîtres d'armes ont fait leur apparition en ce monde lors du règne de l'empereur sorcier deron Khiouksa Yang, c'est-à-dire vers 1600 avant le nouveau calendrier dantien. Le règne de cet empereur fut pour le Dero une ère de troubles perpétuels : mauvaises récoltes, épidémies et désaccords au sujet de la gouverne du royaume se succédaient sans répit. À une certaine époque, quelques hommes, qui souhaitaient profiter de la situation afin de discréditer le régime en place et de faire main basse sur les avoirs de la nation, avaient entamé la création d'une société secrète qui se nourrissait des fruits de la piraterie pour emplir ses coffres. Des gens rapportaient des quatre coins de l'île des histoires de vols, d'enlèvements et d'esclavage, toutes attribuables à ceux que le peuple avait baptisé "les fantômes de la mer".

Les armées de l'empereur Yang avaient beau être parmi les mieux entraînées des royaumes, nulle garnison ne parvenait à mettre la main sur ces pirates, dont les effectifs semblaient pour la majorité constitués d'une élite de guerriers derons bien entraînés et dirigés. Leurs raids se produisaient sans avertissements, autant en mer que sur terre, avec une efficacité et une rapidité à la fois magnifiques et terrifiantes, et cela depuis quelques années déjà.

En désespoir de cause, l'empereur fit quérir Chang Feng Liu, reconnu par plusieurs comme le plus grand guerrier et héros du pays depuis des générations, afin de lui demander humblement son aide avec l'espoir qu'il mette fin à la menace grandissante des pirates. Cet homme avait autrefois combattu aux côtés de son défunt père, l'empereur Shangtoh Yang, et ce dernier l'avait toujours considéré comme son plus proche ami et un adversaire redoutable pour quiconque aurait le malheur de se trouver sur son chemin. Toutefois, le héros de l'empereur vivait en ermite depuis déjà plus d'une décennie, car il souhaitait terminer sa vie paisiblement, loin des affaires de l'état et des guerres futiles que se livraient les hommes. Peu de gens savaient ce qu'il était advenu de lui, et plusieurs le croyaient déjà mort.

Les recherches pour retrouver Chang s'étalèrent sur plusieurs semaines. On localisa finalement le vieil homme dans une demeure modeste qu'il avait lui-même construite au flanc d'une montagne. Les hommes de l'empereur le firent mener au palais où son souverain exposa à un Chang Feng Liu qui avait connu de meilleurs jours la fâcheuse situation dans laquelle se trouvait son royaume. Toutefois, et malgré son âge avancé, le vieux deron avait encore le bras solide, en plus de posséder une sagesse peu commune qu'il avait acquise lors de ses nombreuses expéditions. Il portait dans sa chair la trace de ses innombrables victoires passées, et il n'avait jamais connu la défaite en combat singulier. Il vénérait ses cicatrices comme s'il eut s'agit de leçons de vie, chacune d'elles lui rappelant l'une de ces occasions où la mort aurait pu si facilement le prendre.

Malgré son souhait de vivre retiré du monde, le vieil homme n'a pu résister ni à l'appel de son art, celui de combattre, ni à l'appel de son seigneur, pour qui il avait le plus grand des respects. Suivant la tradition de ses ancêtres derons, Chang Feng Liu a donc laissé de côté ses aspirations personnelles par devoir pour son suzerain, espérant, comme les grands seigneurs guerriers d'autrefois, qu'il aurait l'occasion de mourir par l'épée.

Il accepta donc la tâche que l'on souhaitait lui confier, mais pas avant d'y avoir mis quelques conditions, car une telle épreuve nécessitait son lot de préparation et beaucoup de moyens. Pour mener à terme cette entreprise, le vieil homme demanda à l'empereur de mettre à sa disposition un navire marchand pourvu d'un équipage, une poignée de soldats robustes et un trésor digne des plus grands rois. Cette dernière requête fit quelque peu sourciller le monarque, qui ne s'attendait à rien de tel de la part de son vieil ami, d'autant plus que ce dernier n'avait jamais semblé être très attaché aux biens de ce monde, hormis peut être son précieux sabre.

L'empereur Yang accepta le marché, bien qu'à contrecoeur, et malgré les protestations de ses nombreux conseillers, qui ne voyaient en Chang que l'ombre flétrie d'un grand héros d'autrefois. Il exauça donc les demandes de son protégé, avant d'ordonner l'organisation de cette expédition en mer. Les marins devraient partir du nord du royaume et longer la côte ouest en allant vers le sud, emmenant avec eux le précieux butin, dont la seule protection serait un homme solitaire surgissant d'un passé révolu.

Les premiers jours de voyage se passèrent sans encombres. Chang Feng Liu était sur le pont lorsque les bateaux ennemis firent irruption dans le paysage. Trois grands navires noirs approchaient à vive allure, propulsés par les rames des malheureux qui y étaient enchaînés et les vents qui leur étaient favorables. Le vieillard ordonna alors aux soldats et aux marins de ne pas tenter de s'opposer aux pirates s'ils ne souhaitaient pas être massacrés. Puis, devant les airs ahuris de ses comparses, il s'éclipsa sans ajouter un mot. Le navire impérial fut pris en quelques secondes, ses soldats capturés et le trésor embarqué sur les navires des flibustiers. Les pirates jetèrent quelques marins à la mer, et leur capitaine ordonna que leur embarcation soit renvoyée à l'empereur avec ses remerciements pour ce cadeau formidable. Ils regagnèrent alors leurs embarcations respectives dans de grands éclats de rire, contents de cet incroyable butin si facilement gagné.

Pendant plus de trois semaines, le monarque Yang attendit des nouvelles de cet homme qui, du temps de ses pères, n'avait jamais été vaincu. Il n'avait reçu jusqu'alors que quelques informations troublantes concernant la disparition de Chang Feng Liu. Un marin, miraculeusement repêché sain et sauf par une embarcation de pêcheurs, lui avait relaté les faits troublants survenus lors de l'abordage. Ce dernier affirmait que Chang Feng Liu n'avait rien fait pour protéger les hommes et le vaisseau empli d'or, ce qui terrifia le souverain, qui ne pouvait que craindre une quelconque traîtrise. L'empereur était au bord du désespoir, vivant sous la menace constante d'une guerre civile et ne détenant que quelques coffres presque vides pour payer ses troupes. Il ordonna donc qu'une récompense soit offerte dans tout le royaume pour la capture ou l'exécution du traître Chang Feng Liu.

Au cours des semaines suivantes, les attaques des pirates allèrent décroissantes, jusqu'à ce qu'elles cessent complètement. Personne au pays ne pouvait dire s'il s'agissait d'une bonne nouvelle, car on murmurait que les brigands préparaient un grand coup, voir une rébellion, et chacun vivait dans la crainte de voir tout ce qu'il avait connu et chéri emporté par les flots.

Sept semaines s'étaient écoulées depuis l'envoi de l'expédition, sans autres nouvelles que celles rapportées par le marin. Mais voilà que par une calme matinée d'automne, Chang Feng Liu se présenta aux portes de la cité impériale, à la tête de plusieurs caravanes emplies d'or et d'une escorte de quelques centaines d'hommes portant les marques à peine guéries des coups de fouets qui les avaient fait pagayer dur au service des pirates. Ils étaient marins, soldats, fermiers, mais tous répandirent d'une seule voix les prouesses de cet homme solitaire qui, seul, s'était dressé contre une horde de puissants criminels et les avait libérés de leur oppression.

Le défilé parcourut toute la cité sous les acclamations de la foule. Déjà on racontait partout comment Chang Feng Liu avait fait irruption dans le repaire secret des pirates, comment il avait décapité leur chef et tué un nombre incalculable de leurs membres à lui seul, et comment il s'était acquis la loyauté de tous ces hommes qui s'adressaient humblement à lui en l'appelant " maître Liu ".

Ainsi ils parvinrent aux pieds de l'empereur Yang, qui partageait le soulagement de l'ensemble de la population de savoir la menace écartée. Un homme s'avança fièrement pour lui présenter son sauveur, maître Liu. L'empereur le dévisagea d'un œil amusé avant de demander à l'homme :

- De quoi Chang Feng Liu est-il le maître exactement?
- Il est le maître de l'acier, le maître des armes, de répondre son interlocuteur.

Se retournant vers le vieil homme, l'empereur dit, s'inclinant :

- Mes plus sincères félicitations, maître Liu, car c'est un titre que vous avez maintes fois mérité, plus encore aujourd'hui. Je ne saurai jamais vous remercier assez de ce que vous avez fait pour notre peuple, et jamais je ne pourrai vous offrir de récompense qui soit digne de votre personne, car si vous avez ramené jusqu'ici tout cet or, c'est sans doute qu'il ne vous intéresse pas…

Maître Liu s'inclina respectueusement devant son souverain pour lui donner son accord, avant de le laisser poursuivre.

- Avez-vous une quelconque requête à formuler, que je puisse vous récompenser pour vos exploits?

Chang Feng Liu resta un moment silencieux, songeur, avant de lever les yeux vers son monarque.

- Je suis un vieil homme, et je croyais bien que cette expédition serait ma dernière en ce monde. À présent je vois que j'ai peut être encore quelques bonnes années devant moi, et je suis demeuré invaincu à ce jour. Donc, si vous le permettez, j'aurai une seule requête à vous présenter, Altesse : je désire voyager de par le monde pour enseigner mon art et peut être dénicher celui qui saura me surpasser.

L'empereur eut un sourire triste de savoir que son ami s'en retournerait aussi vite, mais il acquiesça à sa demande d'un hochement de la tête.

- Qu'il en soit donc ainsi, mon vieil ami, mais soyez conscient que cette fois, vous aurez toutes les chances d'échouer dans la recherche que vous entreprenez. Avant que vous ne nous quittiez, toutefois, je vous ferai don d'une chose qui vous permettra de demeurer dans nos mémoires pour les siècles à venir.

Intrigué, le vieil homme demanda à l'empereur de quoi il s'agissait, ce à quoi ce dernier répondit :

- Vous qui chérissez les marques de vos batailles passées, je vous ferai don d'une nouvelle distinction. Elle sera la marque du maître d'armes, que vous serez le seul à posséder, jusqu'à ce que vous trouviez votre égal au combat. À compter de ce jour, seul un maître d'armes sera en mesure d'octroyer cet honneur à quiconque. L'humanité se souviendra de vos exploits, ceux qui deviendront vos disciples et continueront de poursuivre la perfection avec l'acharnement dont vous aurez fait preuve tout au long de votre vie seront honorés comme il se doit.

Prononçant ces mots, l'empereur entonna un chant rituel complexe et traça de ses mains le signe de l'épée, la pointe orientée vers le sol, sur le front du premier maître d'armes.

- À présent mon ami, vous êtes libres d'aller en paix.

S'inclinant respectueusement et arborant sur son front la marque d'une épée d'un bleu étincelant, le maître d'armes Chang Feng Liu remercia son empereur avant de tourner les talons, mais avant qu'il ne puisse s'éloigner, la voix du monarque se fit de nouveau entendre :

- Dites moi seulement encore une chose, mon ami, avant de nous quitter, comment avez-vous découvert le repaire de ces brigands?

Le maître d'arme eut un petit sourire en coin, avant de répondre par-dessus son épaule :

- Sachez seulement que les plus beaux présents, qu'il s'agisse d'or ou de joyaux, sont les plus susceptibles de dissimuler un piège, et aussi que le poison le plus efficace est celui que l'on ne découvre qu'alors qu'il est déjà trop tard…

Sur ces mots il s'en fut, et l'empereur ne le revit jamais.